LE MANIFESTE DU CITOYEN CONGOLAIS : Un élan patriotique à soutenir ?

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Du 15 au 17 août 2017 se sont tenues à Paris trois journées de réflexion sur la crise politique que traverse la République Démocratique du Congo, une crise aux conséquences imprévisibles, aggravée par l’instabilité politique et la non organisation des élections conformément à la Constitution.

Initiée par l’Institut pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique[1] (IDGPA), cette rencontre a permis à des membres de la société civile congolaise de discuter, loin des contraintes politiques et sécuritaires de Kinshasa, en toute sérénité, de la nécessité impérative du retour à l’ordre constitutionnel.

A l’issue de ces assises auxquelles ont pris part des représentants des mouvements citoyens (LUCHA[2], FILIMBI[3], LES CONGOLAIS DEBOUT[4]), des journalistes, des juristes et des défenseurs des droits de l’homme, tous membres de la société civile congolaise, un manifeste[5] a été rédigé et signé par les participants. Depuis la signature, le Manifeste du Citoyen Congolais[6] est diffusé largement avec un appel d’adhésion.

Cela suscite un engouement pour les uns mais également une certaine frilosité pour les autres. Dans le camp des « frileux », curieusement, nombreux sont ceux qui pourtant voudraient voir la démocratie triompher en RDC et qui constatent que les actions initiées à ce jour n’ont eu qu’un impact relatif. Quant à la Majorité présidentielle, inutile d’évoquer certaines déclarations qui considèrent naturellement ce manifeste comme un document subversif.

Pourquoi cette initiative à priori citoyenne et fédératrice suscite tant de réactions divergentes ? Est-ce le Manifeste en soi qui pose problème ou ses initiateurs ? A l’heure où tout le monde s’accorde pour créer un front commun permettant le retour à l’ordre constitutionnel, pourquoi cette méfiance ? Voilà quelques questions qui ont guidé ma réflexion que je vous partage ci-après.

Qu’est-ce qu’un manifeste ?

Pour faire simple dans le cas qui nous concerne, un manifeste est un écrit public qui rend compte d’un point de vue sur un problème politique[7]. C’est une proclamation destinée à attirer l’attention du public, à l’alerter sur quelque chose[8].

Partant de cette définition, nous pouvons d’ores et déjà constater que le manifeste ESILI[9] comporte bel et bien les caractéristiques minimales requises pour être appelé manifeste : il a été rendu public, il présente un point de vue et veut attirer l’attention des congolais sur la situation politique et sociale de la RDC.

Le Manifeste du Citoyen Congolais n’est donc pas un document secret et encore moins un document fomentant un complot !

Du contenu du « Manifeste du Citoyen Congolais »

Le Manifeste du Citoyen Congolais, paru le 18/08/2017 à Paris, interpelle les citoyens congolais sur toutes les situations inacceptables et injustes longtemps tolérées ou acceptées alors qu’ils sont en droit de les dénoncer et de les refuser au nom de la dignité humaine, conformément à la constitution congolaise et au nom des principes universels des Droits de l’Homme.

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Voici en dix points les situations inacceptables selon le Manifeste :

  1. la faillite généralisée de l’Etat et la grave détérioration des conditions de vie de notre peuple ;
  2. la mauvaise gouvernance par un groupe d’individus qui a volontairement refusé d’organiser les élections dans les délais constitutionnels ;
  3. la signature de l’Accord politique du 31/12/2016 en lieu et place de l’organisation des élections ;
  4. le non-respect dudit Accord par le Président sortant et la Majorité Présidentielle défiant par conséquent le peuple congolais ;
  5. l’incapacité avouée de la Commission Electorale d’organiser les élections en 2016 et 2017 ;
  6. la multiplication de zones d’insécurité pour justifier la non organisation des élections prévues par la Constitution et par l’Accord du 31/12/2017 ;
  7. l’usage de la terreur et de la répression systématique contre le peuple congolais qui revendique ses droits ;
  8. les enlèvements, les massacres, les meurtres et assassinats souvent ciblés ;
  9. la restriction de l’accès aux médias et aux réseaux sociaux ;
  10. la corruption généralisée et le développement des réseaux clientélistes.

 Que propose le Manifeste du Citoyen Congolais ?

Partant de ce constat où illégitimité, terreur et injustice s’entremêlent jusqu’à provoquer et à entretenir une misère sociale que notre peuple ne peut plus endurer, le Manifeste propose un retour urgent à l’ordre constitutionnel comme voie de sortie de crise. A cet effet, le Manifeste propose :

  1. La mise à l’échec, par des moyens pacifiques et non violents, de la tentative de Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir.
  2. Le départ de Joseph KABILA au 31 décembre 2017 et l’organisation d’une transition citoyenne avec pour mission principale d’organiser des élections crédibles, transparentes, ouvertes et libres.
  3. L’impérieuse nécessité de remettre les intérêts du congolais au centre de tout projet politique.
  4. La libération des prisonniers politiques et d’opinion.

A qui s’adresse le Manifeste du Citoyen Congolais ?

Ce manifeste se veut être l’expression des frustrations et des aspirations du peuple congolais. Ainsi, il invite les différents groupes de la société congolaise à y adhérer massivement. Il cite, de manière non exhaustive, les « confessions religieuses, les étudiants, les jeunes, les femmes, les mouvements citoyens, les syndicalistes, les médecins, les enseignants, les professeurs, les fonctionnaires, les artistes, les partis politiques ainsi que les congolais de la diaspora …, nos compatriotes de la police, de l’armée et des services de sécurité ».Capture d_écran 2017-09-02 à 21.17.44

Ainsi, le manifeste invite les citoyens congolais à participer de manière active aux actions pacifiques et non violentes qui doivent mener au retour à l’ordre constitutionnel en République Démocratique du Congo.


QUELLES SONT LES DIFFERENTES REACTIONS A CE MANIFESTE ?

Pour un certain nombre de congolais, ce manifeste porté par la société civile et les mouvements citoyens tombe à point nommé. Il suscite un engouement et un enthousiasme. En effet, dans un contexte de crise de confiance profonde dans la classe politique, ce document fédérateur permet de transcender les divergences afin de concentrer toutes les énergies militantes autour de l’essentiel : le retour urgent à l’ordre constitutionnel. Par ailleurs, l’absence de personnalité politique charismatique laisse peu à peu le champ libre à de nouveaux acteurs de la société civile politiquement « vierges ou ayant les mains propres» comme alternative. C’est le cas notamment de Monsieur Sindika Dokolo dont l’engagement pour la démocratie en RDC redonne espoir à ceux qui refusent de se résigner. Beaucoup voient déjà en lui un candidat potentiel à la présidence de la RDC et place en sa personne des attentes qui dépassent le cadre du Manifeste.

A côté des enthousiastes, il y a ceux qui se méfient de l’apparition de ce Manifeste. En effet, beaucoup doutent de la sincérité de certains acteurs de la société civile, initiateurs de ce manifeste et s’interrogent sur sa capacité de réellement mobiliser la population et d’atteindre son objectif par des moyens pacifiques. Ces interrogations portent également sur les forces de l’ombre qui seraient derrière ce projet  ainsi que sur ses sources de financement.

Enfin, il y a les « indifférents », ces congolais las et résignés. Ceux-là, ne croient plus en une relève possible après avoir été tant déçus par le passé.

EST-CE LE MANIFESTE EN SOI QUI DÉRANGE OU SES INITIATEURS ?

Au vu de ce qui a été dit précédemment, il apparaît finalement que ce n’est pas tant le contenu du manifeste qui dérange car la détresse sociale et la crise multiforme que traverse la RDC sont des réalités palpables aux conséquences tragiques pour les populations. De même, l’impératif du retour à l’ordre constitutionnel après une période de transition sans Joseph Kabila, en évitant la violence, est une nécessité sur laquelle la majorité des congolais semble s’accorder. Enfin, l’appel du Manifeste est un appel lancé aux congolais par des congolais pour sauver le Congo !

Le problème ne serait donc pas à chercher dans l’esprit fédérateur du Manifeste. Il faudrait regarder ailleurs, certainement dans la personnalité de ses initiateurs, dans le doute sur la capacité du Manifeste à atteindre les objectifs assignés (le départ de Joseph Kabila et le retour à l’ordre constitutionnel par des moyens pacifiques) et enfin, dans une moindre mesure, dans le flou autour des sources de financement de ce projet de transition.

Rappelons que le peuple congolais a vecu depuis plusieurs décennies un double traumatisme dont il continue encore aujourd’hui à en subir gravement les conséquences. Le premier traumatisme est consécutif aux multiples trahisons des hommes politiques et des acteurs de la société civile qui ont souvent rendus inapplicables, partiellement ou totalement, des accords signés dans l’intérêt supérieur de la nation et des citoyens congolais. Très souvent, ces signataires ont eux-même foulé aux pieds les textes dont ils ont été les initiateurs. La récurrence de ces trahisons ont fini par ôter tout espoir à certains de nos compatriotes. Le second traumatisme est lié à la guerre dite de « libération », menée par le Rwanda et l’Ouganda en 1996, sous couvert de l’AFDL de Laurent Désiré Kabila, un homme « providentiel ». En effet, plus de vingt ans après, ce sont toutes les institutions du pays ainsi que les forces de sécurité qui ont été infiltrées. L’exploitation des matières premières du Congo par les pays voisins et par les multinationales occidentales et chinoises est effective, illégale et rien ne profite réellement aux congolais. L’impunité a été érigée en règle au nom d’une certaine paix, rendant intouchables des bourreaux et privant de justice les victimes : des millions d’enfants, de femmes et d’hommes. Depuis lors, les congolais s’interrogent sur les différents acteurs nationaux comme internationaux qui proposent des solutions pour sortir la RD Congo de son enlisement.

C’est donc sur un terrain sensible que ce manifeste tombe et que l’un des porteurs de celui-ci, Monsieur Sindika Dokolo, attire l’attention. Pourquoi lui et pas les autres signataires ?

Capture d_écran 2017-09-02 à 20.44.04Monsieur Dokolo n’est pas n’importe quel citoyen congolais. Il est le gendre du dictateur angolais Edouardo Dos Santos et donc époux de sa fille Isabelle, la richissime héritière du père. En tant que congolais et ayant des intérêts au Congo, il est tout à fait légitime qu’il s’engage en faveur d’une amélioration de la situation sociale et politique en RDC. De même, il est tout aussi légitime que les congolais s’interrogent sur cet engagement très fervent pour la RDC alors que la situation en Angola n’est guerre plus reluisante, tant sur le plan des libertés, de la démocratie, de la corruption ou de la situation socio économique. Pour rappel, malgré son budget annuel de 48 milliards de dollars en 2016, très loin devant les 8 à 9 milliards de la RDC, l’Angola reste classée 147è sur 182 sur l’IDH, peu avant la RDC classée elle 175è sur 186[10].


CONCLUSIONS

Le Manifeste du Citoyen Congolais me paraît être un document dont l’esprit incarne la détresse du peuple congolais mais surtout son aspiration profonde au retour à l’ordre constitutionnel pour ne pas dire à une situation tout simplement normale. Notre peuple a soif de liberté, de dignité, de bonheur. Il souhaite simplement vivre.

A l’instar de notre hymne nationale, le Manifeste du Citoyen Congolais nous appelle, nous peuple[11] congolais, filles et fils de ce pays, à nous mettre debout par des moyens d’action pacifiques et non violents pour reprendre en main notre destinée confisquée par un groupe d’individus.

Soutenir ce document ne nous empêche pour autant pas à rester vigilants à l’égard de ses initiateurs. Bien au contraire, c’est notre devoir citoyen.

Ce Manifeste ne peut atteindre ses objectifs que si l’adhésion y est massive. Pour ce faire, la société civile, les mouvements des jeunes et la CENCO qui y ont déjà adhéré, ont la responsabilité d’expliquer aux populations congolaises l’objectif visé et ce, dans les 4 langues nationales afin de solliciter leur adhésion en toute connaissance de cause sans oublier les milieux urbains et ruraux dans l’arrière-pays. Y adhérer c’est se l’approprier !

Pour être crédibles, les initiateurs du Manifeste devraient dès à présent publier les profils des personnes susceptibles de conduire cette transition à partir du 01 janvier 2018, fixer les priorités du gouvernement de transition et la manière dont elle sera conduite avec un chronogramme clair.

Je ne peux que formuler le vœu de voir les évêques de la CENCO soutenir davantage cette démarche qui s’inscrit à la suite de leur appel au peuple congolais. Le Manifeste devrait être lu et expliqué dans les églises.

J’ose espérer que les acteurs politiques de la Majorité comme de l’opposition acceptent l’idée de laisser à la société civile le soin de conduire une transition limitée à la durée nécessaire pour organiser des élections libres, démocratiques et transparentes.

Le Dr Denis Mukwege ne disait-il pas : « Nous pouvons changer notre histoire. Nous pouvons changer la perception que le monde a de nous. Nous pouvons surprendre ceux qui ont déjà parié sur notre disparition en tant que peuple. Nous pouvons désorienter le pronostic. La seule chose qu’il nous faut, c’est croire en nous-même et choisir de bons alliés dans la refondation de notre état. »

Alors osons croire en nous, osons nous lever, osons le changement !

 

Dr Didier KAMIDI OFIT

 

Texte intégral du Manifeste du Citoyen Congolais ici ! 

Pour soutenir le Manifeste du Citoyen Congolais ici !


[1] L’Institut pour la Démocratie, la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique (IDGPA) est une institution indépendante de recherche sur la démocratie, la gouvernance, la paix et le développement en Afrique avec un regard particulier sur les pays de l’Afrique centrale et de l’Afrique australe.
Il constitue un cadre qui permet aux intellectuels et aux chercheurs africains de réfléchir sur la promotion et la consolidation de la démocratie, de la bonne gouvernance, de la paix et du développement en Afrique.

[2] La LUCHA (Lutte pour le changement) est un mouvement citoyen de jeunes congolais qui militent pour un Congo uni, paisible, démocratique, prospère et véritablement indépendant

[3] FILIMBI (« sifflet » en swahili) est un mouvement citoyen dont l’objectif principal d’accroître la participation citoyenne des jeunes congolais et d’encourager le dialogue ces derniers et les acteurs sociaux et politiques pour améliorer leurs vies.

[4] Mouvement citoyen créé par Sindika Dokolo dont l’objectif vise à conscientiser la population pour le respect de la constitution par une lutte pacifique.

[5] https://fr.scribd.com/document/356620979/Manifeste-du-citoyen-congolais

[6] Ce manifeste est appelé « Manifeste du Citoyen Congolais » ou « Manifeste Esili ».

[7] Larousse

[8] Larousse

[9] Esili est un mot lingala qui veut dire « c’est fini ! »

[10] https://fr.actualitix.com/pays/wld/indice-de-developpement-humain.php

[11] Il a été très subtil de préférer le mot « peuple » au mot « population » car avec le mot « peuple » ce manifeste défend à raison l’idée que les maux de notre société touchent indistinctement tous les congolais quelle que soit l’appartenance ethnique ou la province dans laquelle ils vivent.

 

30 juin 2017 – Discours « présidentiel » du Dr Denis MUKWEGE au peuple congolais

30 juin 2017 – Discours « présidentiel » du Dr Denis MUKWEGE au peuple congolais

Ce 30 juin 2017, à l’occasion de la fête commémorant l’indépendance de la République Démocratique du Congo, le Dr Denis Mukwege a adressé à la nation congolaise, plus particulièrement à sa jeunesse,  une vibrante et patriotique allocution. Cette dernière est un véritable appel  lancé à  la jeunesse congolaise pour qu’elle reconquiert sa liberté, sa souveraineté et sa dignité afin de construire un Congo plus fort et plus beau, ce Congo dont rêvait les Pères de l’indépendance.

Ce discours mérite d’être lu par tous  car il replace l’humain au centre des préoccupations actuelles et au coeur des solutions à trouver. Le Dr Mukwege y brosse de manière brillante les maux qui rongent notre société tout en offrant des pistes de solution, en toute humilité. 

Pour rendre aisé la lecture de ce discours, j’ai volontairement découpé  le texte intégral en chapitres thématiques. 

A mes yeux, ce discours fait partie de meilleurs discours écrits à l’occasion de la fête d’indépendance de notre pays et devrait inspirer, autant dans la forme que dans le fond, les futurs discours des présidents de la République Démocratique du Congo. Cela explique le titre que je lui ai donné : Discours « présidentiel » du Dr Denis Mukwege.

Enfin, ne perdons pas de vue que Joseph Kabila n’a plus aucune légitimité depuis décembre 2016. Il exerce depuis son pouvoir de manière illégale, défiant le peuple congolais, ses institutions et la Constitution qu’il a violée. Par conséquent, Joseph Kabila ne pouvait prétendre s’adresser à la Nation en tant que Président de la République ou garant de la Nation. Et l’absence d’un discours de sa part ce 30 juin aura eu le mérite de nous rappeler son illégalité, son illégitimité et ainsi d’éviter de salir davantage  la mémoire des Pères de notre indépendance et de tous les martyrs qui ont versé leur sang pour la liberté, la souveraineté et la démocratie.

Dr Didier Kamidi


 

« Chers compatriotes,

(…) Je vous souhaite donc à tous une bonne fête de l’indépendance. Même si cette indépendance est encore à conquérir, nous devons la commémorer. L’indépendance, comme la liberté, se conquièrent tous les jours. Nous devons être prêts à la défendre. C’est notre liberté. C’est la dignité d’un peuple : être libre à jamais.

La jeunesse congolaise a besoin de se mobiliser, de prendre son destin en main, d’arracher sa liberté et de se tracer un nouvel itinéraire. Bref, s’assurer qu’elle ne commet pas les erreurs des générations passées. Erreurs dont le pays souffre gravement aujourd’hui.

 


S’approprier son histoire.

Pour se faire, la jeunesse congolaise a besoin de s’approprier de son histoire, de faire un travail de mémoire, de savoir d’où elle vient, de savoir quelles ont été les erreurs du passé afin de corriger l’itinéraire et prendre définitivement la bonne direction pour construire un avenir meilleur. Notre hymne national « Debout Congolais » est la charnière des deux époques qui caractérisent notre histoire et explique notre présent.

En effet, l’ancêtre de la République Démocratique du Congo fut l’Etat Indépendant du Congo, qui fut créé par la fusion de plusieurs royaumes, plusieurs tribus qui habitaient l’actuelle limite de la République Démocratique du Congo, et par la volonté d’une personne. Autant ces royaumes furent unis par un hasard et par le sort, autant l’artisan de cette vision avait un autre objectif qui ne visait pas à fusionner les ethnies mais plutôt à posséder l’espace qu’elles habitaient à cause de ses richesses naturelles. Autant tous les autres pays africains étaient des colonies appartenant au pays colonisateur, autant l’Etat Indépendant du Congo appartenait à une personne comme une propriété privée. Mais il faut savoir que dans l’esprit de grandes puissances, à l’époque le Congo devait être une zone de libre échange où toutes les puissances pouvaient faire des affaires librement. C’était la condition pour créer et céder un si grand territoire de 2 345 000 Km2 à une personne : le roi belge Léopold II qui a cependant le mérite de négocier les frontières du Congo actuel. Il s’était présenté comme une force contre l’esclave, un souffle civilisateur des indigènes congolais, mais il va succomber à la tentation de l’exploitation inhumaine des ressources naturelles du Congo. Cette attitude va choquer la conscience de l’humanité. Et ainsi le Congo va être cédé au Royaume de la Belgique jusqu’en 1960. Malheureusement pour nous, après l’indépendance, nos différents présidents ont toujours géré le pays comme leur propriété privée, s’intéressant aux ressources naturelles et à l’enrichissement personnel et non au peuple. Aujourd’hui, cent ans plus tard, le coltan a remplacé le caoutchouc mais le système d’exploitation est resté le même. Dans les deux cas, les congolais ont été massacrés par millions et aujourd’hui ces massacres continuent malheureusement. L’histoire dramatique du Congo se répète par manque du travail de mémoire.

 


Identité nationale, mixage de notre société et diversité culturelle : remparts contre la balkanisation.

Nous avons donc été unis par le sort et cette unité doit être considérée aujourd’hui comme une opportunité et non comme une menace. Nous pouvons constater que tous les ennemis du peuple congolais essaient depuis l’indépendance de nous démanteler, de balkaniser le Congo car ils savent que unis, nous sommes invincibles, unis nous sommes plus que vainqueurs !

En 1960, nous étions moins mixés entre régions et malgré cela la sécession katangaise avait échoué. Aujourd’hui, toute tentative de balkanisation est vouée à l’échec car nous sommes plus mixés et nous sommes entrain de construire une identité nationale congolaise très solide. Grâce à la politique de Mobutu qui prônait une gestion de l’administration publique par des personnes des autres régions du pays, le mixage des congolais de différentes régions s’était accéléré au point qu’aujourd’hui nous avons tous dans une même famille un oncle muluba, une tante mukongo, un neveu muswahili, une belle-sœur mungala. C’est ça la véritable famille congolaise. Nous sommes un peuple avec tout ce que ce concept implique à l’instar des américains et des canadiens, des français et j’en passe.

Comment alors casser ces liens qui se sont établis sur une superficie de 2 345 000 Km2, entre 80 millions d’habitants et ceci pendant un siècle sans faire des dégâts énormes ? Celui qui essaie de balkaniser le Congo sur la base ethnique pour ses intérêts mercantiles, sa place est devant les cours et tribunaux car les pertes humaines seraient incalculables. Nous sommes unis par le sort et notre diversité dans l’unité est une richesse immense.

 


Unité, égalité et effort collectif : valeurs indispensables pour l’indépendance économique.

Notre salut tout comme notre force pour construire un avenir meilleur est dans l’unité. Mais la construction du Congo et la consolidation de notre indépendance passe par l’effort de tous. Il est utopique de penser qu’une classe des congolais doit continuer à vivre dans l’extravagance des jets privés, des villas sur la Côte d’Azur alors que d’autres doivent travailler péniblement et manger par alternance, sans éducation, sans eau, sans électricité, sans abris ? C’est une forme d’esclavage moderne que nous ne pouvons plus continuer à accepter. Nous devons être unis dans l’effort pour mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’assujettissement du congolais par un autre congolais. Nous sommes nés égaux et nous devons l’être devant la loi. Il est inconcevable que nous ayons une légion de diplômés universitaires qui ne soit pas associée à l’effort pour l’indépendance économique de notre pays.

 


Redonner aux jeunes leur dignité par la lutte contre le chômage.

Comment pouvons-nous dresser nos fronts longtemps courbés lorsque notre jeunesse vit un chômage endémique. Ne dit-on pas que le travail anoblit l’homme ? Comment pouvons-nous être dignes quand nous vivons jusqu’à 40 ans sous le toit de nos parents par manque de revenu minimum garanti ? 57 ans après l’indépendance, nos fronts sont toujours courbés. Nous devons les dresser. C’est par la création d’emploi que notre jeunesse peut travailler dans un climat de paix, un climat favorable aux affaires attirant les investisseurs, encourageant les start up. Ainsi nous pouvons prendre le plus bel élan et pour de bon dans la conquête de notre indépendance effective. Pour y arriver, ce n’est pas l’ardeur qui manque au peuple congolais.

J’ai eu la grâce de visiter plusieurs pays au monde et de faire des conférences dans beaucoup d’universités. Quelle n’a pas été ma surprise en constatant que partout nous avons des congolais universitaires, ou tout simplement des congolais hautement qualifiés qui font leur travail avec ardeur et enthousiasme à la satisfaction de leurs employeurs. Et que dire de la femme congolaise qui porte sa famille et le poids économique du pays sur ses épaules avec des moyens dérisoires ? Il n’y a aucun doute : nous sommes un peuple ardant et nous sommes capables de bâtir un Congo plus beau qu’avant par le labeur.

Aujourd’hui, notre labeur malheureusement profite plus aux autres qu’à notre pays. Nous avons besoin d’un sursaut patriotique pour que nos travaux pénibles à l’intérieur du pays comme dans notre diaspora ne puissent continuer à servir les intérêts égoïstes de certains groupes ou de certaines classes sociales, mais plutôt à ce qu’elles servent les intérêts des générations à venir. Ainsi, nous pourrons bâtir notre pays et le faire plus beau qu’avant dans la paix.

 


Solidarité et éveil patriotique pour redonner au Congo sa dignité.

C’est dans la solidarité, aussi bien transversale que verticale, que nous devons travailler. Le revenu universel garanti et la couverture sanitaire universelle sont des notions acquises chèrement à l’Occident depuis quelques décennies seulement. Mais ces notions de solidarité sont inscrites dans nos gênes. Elles sont transcrites dans nos traditions. Ce sont des notions de solidarité qui ont toujours fait la fierté de l’Afrique. Abandonner la solidarité, c’est abandonner son identité africaine. Mais comment alors expliquer cet égoïsme croissant au Congo qui fait de nous un pays riche avec une population parmi les plus pauvres de la planète et des dirigeants qui vivent dans une opulence outrancière ? Le contraste social est tout simplement révoltant ! Nous sommes devenus la risée du monde entier. Notre fierté d’être congolais a été entamée. Mais tout n’est pas perdu chers compatriotes car notre capacité de sursaut et d’éveil patriotique peut faire la différence et nous restituer la dignité perdue.

 


Souveraineté nationale et respect des droits humains.

Depuis 20 ans, notre souveraineté est constamment bafouée. Nous vivons chez nous comme des étrangers. Les choix que nous avons, c’est la résignation, l’exil, la prison ou la mort. Ce n’est même pas un choix, c’est une contrainte, c’est une situation qui nous est imposée.

Dans ces conditions, peut-on vraiment parler de la souveraineté d’un peuple ? Absolument pas ! Nous sommes un peuple humilié par nos voisins qui n’ont aucune considération à notre égard, surtout lorsque nous devons aller chaque matins faire nos courses courantes hors de nos frontières puisque le congolais ne peut tout simplement plus faire des affaires dans son pays suite aux multiples taxes et tracasseries administratives qui paralysent les femmes commerçantes. Les jeunes hommes d’affaire congolais ne savent plus comment tenir leurs affaires ainsi que toute initiative locale, laissant la place à la bande mafieuse qui vend tous les produits de consommation courante, exporte nos ressources naturelles. Nous sommes réduits à être des consommateurs et les autres doivent importer et exporter pour nous. Ils font leur business sur le dos du pauvre congolais.

Lorsque l’on évoque une enquête internationale sur les crimes commis sur nos frères du Kasaï ou quand il y a des sanctions des responsables qui ont abusé des droits humains, c’est la seule fois, malheureusement la seule fois, que notre gouvernement évoque le principe de souveraineté de l’Etat congolais. Dans d’autres circonstances, cette souveraineté n’est pas du tout évoquée. Nos gouvernements oublient que la souveraineté doit respecter la définition de l’Etat, ce que nous avons cessé d’être depuis 1996. Qu’on ne se leurre pas. Si un Etat est une personnalité morale de droit public, contrôlant un territoire bien identifié par des frontières, organisant un ordre social, juridique et politique pour un groupement humain relativement homogène, mais attaché à un vouloir vivre collectif et représenté par une autorité politique à qui a été confiée le pouvoir de contrainte, qu’en est-il au Congo ? Depuis 1996, nos frontières sont perméables : les Etats, les groupes armés étrangers, les bandes mafieuses, les contrebandes et les éleveurs entrent et sortent à leur gré. Ils tuent, ils violent sans se gêner, brulent nos villages sans que le pouvoir s’en émeuve. Cette personnalité morale devrait également organiser un ordre social. Mais au Congo, les gouvernements détruisent la cohésion sociale par les injustices, la corruption et toute forme d’anti valeurs qui sont entrain de miner notre société. C’est une véritable autophagie !


Le retour à l’ordre constitutionnel : une exigence et une urgence

L’ordre juridique est remplacé par des arrangements à l’amiable à cause de graves dysfonctionnements de notre système judiciaire. Nous avons de bonnes lois mais leur mise en œuvre fait cruellement défaut. L’impunité règne dans tous les domaines. Toutes nos institutions sont illégales et illégitimes. Elles fonctionnent sans tenir compte de la volonté du souverain primaire exprimée dans la Constitution votée par référendum. La loi fondamentale a été mise entre parenthèses. Nous réclamons haut et fort le retour à l’ordre constitutionnel.

 


Une opposition politique qui doit se ressaisir.

L’opposition politique qui devait faire vivre la démocratie s’est fait roulé dans la farine par le pouvoir avant de la pulvériser par des manœuvres politiciennes. L’ordre politique n’existe plus. Les partis politiques de l’opposition doivent se ressaisir. Ils doivent se recomposer et définir une nouvelle stratégie pour assurer l’alternance démocratique. De ce qui précède, qu’est-ce qui reste de la définition d’un Etat au Congo ? Pas grand chose hélas. Il est visible à l’œil nu que notre cher Etat congolais est la cible systématique des ennemis du Congo, tant ceux de l’intérieur du pays que ceux de l’extérieur. Pourtant, une nation forte, nous le sommes par notre histoire commune passée, notre volonté de vivre ensemble aujourd’hui et de rester unis demain. Les congolais sont liés à leur nation et résistent à toute tentative de désintégration.

 


Le Congo, un don béni.

Avec toutes les bénédictions que Dieu nous a donné, le Congo est un véritable don béni avec ses eaux et fleuves, ses rivières, ses terres arables, sa forêt, son sous-sol, ses ressources humaines. Nous pouvons changer notre histoire. Nous pouvons changer la perception que le monde a de nous. Nous pouvons surprendre ceux qui ont déjà parié sur notre disparition en tant que peuple. Nous pouvons désorienter le pronostic. La seule chose qu’il nous faut, c’est croire en nous-même et choisir de bons alliés dans la refondation de notre état. Nos aïeux et les pères fondateurs de notre nation se retourneraient dans leur tombe si on leur passait le film de ce qu’est devenu le Congo qu’ils nous ont légué après 57 ans de gestion chaotique. Nous trahissons tout simplement Kimbangu, Lumumba, Kasa-Vubu, Bolikangu et les autres. 

 


Pauvreté, démographie et environnement.

Où est la moindre expression d’amour pour notre Congo ? Nous agissons comme si nous étions des prédateurs de notre propre héritage, le Congo.

Nous avons tenu une seule promesse, celle de peupler ton sol, Oh Congo ! De 14 millions d’habitants à l’indépendance, aujourd’hui nous sommes 80 millions d’habitants. Pari tenu puisque tout simplement la natalité est corrélée à la pauvreté. Quel triste pari gagné. Oh notre cher Congo, nous avons manqué à l’obligation d’assurer ta grandeur par la bassesse de nos actes inciviques.

Le 30 juin, nous le fêtions sous un doux soleil. Mais aujourd’hui, avec la déforestation, la destruction de notre environnement, le 30 juin est fêté sous un soleil voilé par la poussière. Un climat sulfureux.

 


Désacralisation de la fête de l’indépendance.

Nous avons désacralisé un jour immortel. Alors que les compatriotes Frank Diongo, Muyambo et nos jeunes artistes récemment arrêtés pour avoir dénoncé les massacres de Béni et du Kasaï, et tous les autres qui croupissent injustement en prison, le serment de la liberté que nous devrions léguer à notre postérité subit une grave entorse.


Debout congolais !

Debout congolais, la liberté se gagne tous les jours.

Et malgré toute ta souffrance, ta réserve d’énergie peut encore te permettre de te battre pour ta liberté comme se sont battus les pères de l’indépendance.

Debout congolais, il n’est jamais tard pour bien faire. Ta liberté et ton destin sont entre tes mains.

Debout congolais ! »

 

Dr Denis MUKWEGE

Allocution à la nation congolaise du 30 juin 2017