« Lorsque les enjeux sont fondamentaux, qu’ils affectent des principes religieux, des libertés humaines ou le développement futur de toute la société, les négociations ne peuvent pas trouver une solution acceptable. Sur des questions fondamentales, il n’y a pas de compromis possible. Seul un changement radical des relations de pouvoir en faveur des démocrates peut assurer la sauvegarde des enjeux fondamentaux. Un tel changement s’obtiendra par la lutte et non pas par des négociations. Cela ne signifie pas que la négociation ne doive jamais être utilisée mais plutôt qu’elle n’est pas un moyen réaliste pour renverser une puissante dictature quand une forte opposition démocratique fait défaut.

C’est la résistance et non pas la négociation qui compte dans les conflits dont les enjeux sont fondamentaux. Dans presque tous les cas, la résistance doit continuer pour chasser les dictateurs du pouvoir. Le succès est le plus souvent déterminé non pas par un accord, mais par l’usage des moyens de résistance les plus appropriés et les plus puissants disponibles.»  

 Gene SHARP, De la dictature à la démocratie


Depuis le 20 décembre 2016, Joseph Kabila a épuisé le nombre de mandats présidentiels auquel lui donnait droit la Constitution de la République Démocratique du Congo. La ruse a pour l’instant permis à sa famille politique de retarder au  maximum le processus électoral.

Parmi les moyens utilisés, le piège des négociations a à nouveau fonctionné. Et pourtant, l’histoire politique de ce pays a démontré que dans la plupart des cas, les négociations n’ont jamais réussi à rompre la récurrence des crises de légitimité et d’instabilité mais au contraire l’entretiennent.

Face au camp présidentiel, l’opposition politique semble péniblement tenir le cap de ses révendications et des promesses faites à la population, notamment celle de l’alternance dès le 20 décembre 2016. Qui plus est, au fil des jours, des semaines et des mois qui s’écoulent, l’opposition a fait de nombreuses concessions inacceptables aux yeux d’une population qui aspire dans sa grande majorité au respect de sa Constitution.

Ce qui est en jeu derrière cette crise, au-delà  du rejet de tout le système Kabila, c’est fondamentalement la question du renforcement de la démocratie en RDC et de celle d’une gouvernance responsable soucieuse de l’amélioration des conditions de vie des populations.

Dans les lignes qui suivent, j’aimerais d’une part montrer combien les évêques catholiques et l’opposition congolaise sont responsables, avec la Majorité Présidentielle, de cette nouvelle crise politique qui se prolonge en République Démocratique du Congo. D’autre part, au regard du peu de crédit qu’offre encore toute la classe politique congolaise et de l’exaspération du peuple, j’ai la conviction que la résistance et la mobilisation populaire sont les moyens à privilégier pour parvenir à l’effondrement rapide de cette nouvelle dictature et au retour à l’ordre constitutionnel. 


CONSERVER LE POUVOIR : L’ASSURANCE (SUR)-VIE DU  REGIME KABILA

La famille politique de Joseph Kabila –la Majorité Présidentielle– est un patchwork de partis politiques ayant fait allégeance à Joseph Kabila. Une allégeance obtenue en contrepartie de faveurs mercantiles, de protection judiciaire, de nominations à des postes de pouvoir, etc. Autrement dit, la Majorité Présidentiel ressemble à un club de citoyens devenus riches, puissants et intouchables au milieu d’une population pauvre.

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Le rapport qu’elle entretient avec l’exercice du pouvoir est très constant : le conserver. Et pour y parvenir, plusieurs voies sont utilisées simultanément :

  1. Avoir le contrôle de toutes les institutions du pays (Parlement, justice, police, …)
  2. Entretenir la misère du peuple pour que les questions de survie soit une préoccupation permanente qui occulte le développement d’un esprit critique.
  3. Désinformer systématiquement la population pour éviter une prise de conscience.
  4.  Alimenter un sentiment de peur, d’impuissance et de résignation dans le peuple.
  5. Affaiblir et décrédibiliser l’opposition aux yeux de la population.
  6. Etouffer tout mouvement de jeunes appelant à un changement de système.
  7. Rendre effective l’impossibilité d’organiser les élections.
  8. Sortir du cadre constitutionnel pour limiter les contraintes des lois.
  9. Provoquer ou entretenir des conflits armés aux frontières ou à l’intérieur du pays pour détourner l’attention de l’opinion nationale.
  10. Présenter Joseph Kabila comme LE garant de la paix et le rempart contre le chaos.

Tout concourt ainsi à affaiblir toute résistance à l’intérieur du pays, capable de provoquer la chute d’un régime agonisant devenu autocratique et méprisé. Là où la résistance est faible, la dictature prospère dit-on.


JEU TROUBLE DES EVEQUES CATHOLIQUES DU CONGO : DE LA TRAHISON ET A L’IMPASSE.

Présente sur toute l’étendue du territoire national de la RDC, l’église catholique est une institution puissante, respectée et très active dans l’éducation, les soins de santé et l’assistance aux plus vulnérables. Près de 60 % de la population congolaise est de confession catholique.

Capture d_écran 2017-03-27 à 17.21.21En fin d’année 2016, l’implication des évêques catholiques dans la crise politique a rendu possible un accord qui a permis à Joseph Kabila de se maintenir en place en échange d’un partage du pouvoir avec l’Opposition, de la libération des prisonniers politiques, de la réouverture des médias de l’opposition et surtout de promesse d’organiser l’élection présidentielle en décembre 2017. Aux yeux de certains observateurs, cet accord aurait évité un embrasement du pays vers une situation incontrôlable. Cependant, ce même accord a étouffé la mobilisation de la rue en faveur du respect de la Constitution. Trois mois après sa signature, il n’y a eu aucune mise en oeuvre sérieuse des engagements pris par le pouvoir :  l’impasse est totale !

Connaissant la sournoiserie de la Majorité Présidentielle, la démarche de ces évêques qui avaient souhaité, quel qu’en soit le prix, un accord pose problème. En effet, malgré les milliers de vies humaines perdues pour combattre la dictature de Mobutu et malgré la mort des jeunes martyrs de la démocratie en janvier 2015 ou en septembre 2016, adopter une position trop conciliante à l’égard de ceux qui sont volontairement responsables de la crise qui prolonge la souffrance de notre peuple s’apparente à mes yeux à une trahison de ces évêques.

Trahison de l’esprit de la Constitution de 2006 parce qu’en acceptant que Joseph Kabila se maintienne au pouvoir au-delà de son mandat, l’accord parrainé par les évêques a craché sur la volonté de notre Constitution de rompre avec la récurrence des crises de légitimité et d’ouvrir la voie à l’alternance de l’exercice du pouvoir.

Trahison de l’aspiration du peuple à l’amélioration de ses conditions de vie et à une gouvernance responsable. Car en effet, en permettant à un groupe de citoyens de se placer au-dessus de la Constitution, au mépris de l’intérêt supérieur de notre nation, les « bons offices » des évêques ont tout simplement débouché sur un accord qui assassine le principe d’égalité de tous les congolais devant la Loi. Par conséquence, la souveraineté du peuple se retrouve aujourd’hui prisonnière d’un groupe d’individus au pouvoir.

Trahison de la mémoire de tous les martyrs de la démocratie fauchés parce qu’ils réclamaient le multipartisme, la démocratie, le respect de la Constitution ou encore parce qu’ils exerçaient leur liberté d’expression et d’opinion. L’irresponsabilité de ceux qui ont usé de la violence contre le peuple n’a pas été sanctionnée. Pire encore, c’est en toute impunité qu’ils conservent aujourd’hui les rênes du pouvoir. Que dire à l’orphelin, à la veuve  ou à toutes ces familles qui ont perdu un être cher ?

Aussi, interrogeons-nous sur cette paix que les évêques ont voulu à tout prix sauvegarder. Qu’est-ce donc la paix ? Se réduit-elle à une absence de guerre ou de crépitements de balles ? Si c’est cela, la RDC est globalement en paix.

Cependant, lorsque l’immense majorité de la population porte les chaines de la faim, de la misère, de l’injustice, de la peur permanente, peut-on encore parler de paix ? Ne s’agit-il plutôt d’une illusion de paix étant donné les répressions, l’absence de progrès social et l’injustice qui sont autant d’atteintes à l’intégrité des congolais ?

Pour avoir parrainé un accord qui ne repose ni sur le respect de la Constitution ni sur les valeurs de justice et d’égalité, les évêques catholiques se sont compromis. Ils ont capitulé face à ceux qui oppriment notre peuple : ils ont trahi le peuple congolais.


L’OPPOSITION CONGOLAISE  EGALEMENT RESPONSABLE DU CHAOS ACTUEL

Lutter contre une dictature est une entreprise longue et difficile. Les pièges tendus par le pouvoir sont nombreux et visent la dissolution de toute résistance. C’est la raison pour laquelle la résistance à la dictature doit être constante et permanente. C’est elle qui doit dicter la ligne de conduite de l’opposition. Dans le même ordre d’idées, « conciliation », « compromis » et « négociation » apparaissent comme autant de pièges utilisés par une dictature en face d’une opposition faible.

Depuis qu’elle a accepté de s’asseoir à la table des négociations, l’opposition congolaise a deçu et continue de decevoir de nombreux jeunes. La symbolique du carton rouge incarnait la rupture entre ces derniers et un système de gouvernance miné par l’incompétence, le clientélisme et les abus en tout genre.

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Le peuple congolais a pourtant fait part à l’opposition des lignes rouges à ne pas franchir  :

  1. Le respect de la Constitution est non négociable.
  2. Le respect de la durée et du nombre de mandat présidentiel est non négociable.
  3. La tenue des élections dans les délais constitutionnels est non négociable.

En signant, le 31 décembre 2016, un accord qui concédait toutes ces exigences légitimes, l’opposition s’est discréditée et a, comme les évêques catholiques, affaibli la pression populaire qui grandissait. Pour ne pas avoir eu le courage de rester ferme, son choix du compromis politique a rajouté du chaos au chaos. Elle qui avait appelé à manifester pour le respect de la Constitution quelques mois plus tôt, elle qui avait promis de ne pas reconnaître Kabila au-delà du 19 décembre 2016, elle s’est couchée sous la pression de la communauté internationale et du pouvoir de Kinshasa.

Comme le disait G. Sharp à propos des dictateurs, «Quoiqu’ils promettent, il ne faut pas oublier qu’ils sont capables de promettre n’importe quoi afin de soumettre leurs opposants démocrates, pour ensuite violer effrontément tous leurs engagements. »[1]


 

A QUAND LE SURSAUT PATRIOTIQUE DES OFFICIERS CONGOLAIS ?

« Y a-t-il encore des hommes dans ce pays ? », tel fut le cri d’une mère face à la persistance des violences dont sont victimes les populations congolaises, surtout celles de l’Est du pays.

Beaucoup de vérités ont déjà été dites sur l’armée congolaise : armée en déliquescence, armée infiltrée à différents niveaux de sa hiérarchie, armée fortement ethnicisée, … N’y revenons pas.

Cependant, bien que l’armée soit une institution apolitique, les officiers congolais ont prêté le serment de protéger les citoyens congolais, de sauvegarder les intérêts de la nation et de la protéger contre toute menace intérieure ou extérieure. La menace pour les citoyens congolais est aujourd’hui aussi à l’intérieur du pays : Arrestations arbitraires, intimidations, exécutions sommaires, détournements des biens publics et des salaires des militaires, etc. Alors, jusqu’à quand les officiers congolais resteront-ils impassibles à la détresse de nos mères et de nos enfants ?  Le courage et l’audace sont-ils devenus de mots vide de sens ?

Il ne s’agit nullement ici de faire l’apologie d’un quelconque coup d’Etat qui installerait de facto une nouvelle dictature. Il est question ici d’un appel à la responsabilité de protéger nos concitoyens et à la conscience patriotique de nos policiers, de nos militaires et de nos officiers. Ces officiers qui ont peur doivent oser défendre la justice, la liberté et les droits des citoyens congolais. Ils doivent soutenir les aspirations démocratiques de la jeunesse car le processus est irréversible. Le temps des dictatures est révolu, tournons la page.


CONCLUSIONS

Les victoires de Kabila.

Grâce aux négociations de « sortie de crise » –expression assez cinique vu le contexte– entamées depuis plusieurs mois, Joseph Kabila semble pour l’instant contenir  la contestation populaire. La stratégie adoptée a été payante :

  • Une Opposition congolaise globalement divisée
  • Un « Rassemblement » des forces acquises au changement affaibli
  • Une population qui ne croit plus à l’intégrité de sa classe politique
  • Des mouvements de jeunes  se méfiant désormais de l’opposition

Ainsi, la résistance interne effondrée, la dictature de Kinshasa peut à nouveau profiter d’un temps de répis pour affiner ses stratégies de maintien en place.

Arrêter les négociations.

Comme vu précédement, la faiblesse et l’inconstance de l’opposition actuelle font de la négociation un moyen inefficace et inadéquat pour un dénouement réel de cette nouvelle crise politique. Tant que le régime ne sera pas réellement mis sous pression, entendons par là qu’il se sente menacé par l’imminence de son effondrement, les négociations ne seront que leurre. Il faut donc le plus rapidement possible arrêter les négociations et remobiliser toutes les dynamiques internes de résistance citoyenne.

Miser sur la résistance interne et sur la mobilisation populaire.

La sensibilisation et la remobilisation de la population doivent être une priorité pour les partis d’opposition, la société civile et les mouvements des jeunes. Il faut à nouveau créer une pression populaire très forte, obligeant à un retour immédiat à l’ordre constitutionnel et à l’effondrement de cette jeune dictature. Cette mobilisation doit passer par les villages, les villes, les églises –la Cenco doit y jouer un rôle- les universités, les militants des partis politiques, les actions des mouvements des jeunes tels que LUCHA et FILIMBI. Ce point est capital car il permettra d’augmenter la résistance à l’intérieure du pays et la défiance nécessaire au changement vers plus de démocratie.

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Repenser nos rapports avec la Communauté internationale.

L’opposition congolaise, la société civile et les mouvements des jeunes doivent sérieusement modérer leurs attentes vis-à-vis de l’Europe ou des Etats-Unis. Plus important encore, ils doivent en permanence garder à l’esprit que le nationalisme africain fait peur et sera toujours combattu au nom des intérêts de l’Occident.  Musibono Eyul’anki pour sa part parle d’une « stratégie criminelle de la télégouvernance qui plonge tout un Etat dans une misère et une pauvreté absolues chroniques par la pseudo-démocratie imposée à partir de l’extérieur. Une mascarade qui consiste à propulser au sommet de l’Etat des dirigeants fabriqués par des racistes affairistes maffieux qui n’ont pour seul intérêt que l’accès rapide et facile aux richesses du pays. Des dirigeants sans vision claire ni projet de société autour desquels on crée des mythes où tout est fait pour montrer qu’ils travaillent bien  alors qu’ils sont incapables d’établir clairement aucun bilan à la fin de chaque exercice budgétaire[2] ».

Par ailleurs, dans un monde devenu multipolaire avec la montée en puissance de la  Russie et de la Chine, les  dictatures africaines ont compris que l’Europe et les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu. Ils peuvent se permettre, dans une certaine mesure, de jouer au bras de fer avec l’un ou l’autre partenaire.

Enfin, à force d’appliquer systématiquement une politique de deux poids deux mesures guidée par ses intérêts à l’égard des pays africains, la communauté internationale s’est compromise et ne me semble plus être un interlocuteur sur qui reposer les espoirs des changements où l’Afrique profitera d’abord aux africains, politiquement et économiquement.

Comme le dit si bien G. Sharp : « La libération des dictatures dépend finalement de la capacité des peuples à se libérer eux-mêmes[3]. »

Les congolais n’ont donc pas d’autres choix que de résister, de se mobiliser et de défier cette nouvelle dictature pour espérer un retour rapide à l’ordre constitutionnel nécessaire à une vraie démocratie : le pouvoir du peuple, par le peule et pour le peuple !

Dr Didier KAMIDI OFIT


[1] Gene Sharp, De la dictature à la démocratie, p.36

[2] Jean Jacques Wondo, Les armées au Congo-Kinshasa : radioscopie de la force publique aux FARDC, p.42

[3] Gene Sharp, De la dictature à la démocratie, p.30

 

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